Du conflit interne au conflit externe

Que ce soit avec autrui ou soi-même, le conflit fait partie de la vie. Bien souvent, un conflit en cache un autre : en tant qu’aidant, il importe de pouvoir identifier la zone de conflit en jeu car souvent la personne amène le conflit dans la zone relationnelle. Mais est-ce bien là que se situe la source du problème, l’énergie à investir ?

Pour traiter un conflit, la position interne des protagonistes sera déterminante. Si une position haute ou basse est adoptée, le conflit ne pourra se résoudre de manière adéquate et durable.

La première zone de conflit - la zone intrapsychique - est déterminante pour la posture. Il s’agit d’un conflit entre une partie de moi-même et une autre partie. L’analyse transactionnelle illustre bien, avec sa conception des états du moi, ce type de conflit.

A l’image de notre corps qui est constitué de systèmes (nerveux, digestif, etc), notre psychisme est constitué de trois systèmes ou états du moi : Enfant, Adulte et Parent. Ces trois systèmes ont une fonction différente, un apport spécifique et nous avons besoin des trois pour avoir une compréhension globale de ce qui se passe en nous et autour de nous [1].

Imaginons que vous êtes manager ; vous vous surprenez à répondre vertement à un collaborateur qui vous demande de partir plus tôt car il a un imprévu familial. Voyons comment les trois états du moi vont entrer en action.

L’état du moi Enfant a pour fonction d’organiser l’aspect subjectif de nos expériences. Il englobe nos réactions les plus primitives d’attraction ou de répulsion, nos désirs, notre force vitale, nos rêves et notre imaginaire. Il aspire au plaisir et à la satisfaction.

« Il m’embête, j’ai autre chose à faire que de m’occuper de ses bêtises. »
Je mets le spot sur moi (dimension subjective) : mes questions, mes attentes, mes perceptions.

L’état du moi Parent est en quelque sorte complémentaire au système Enfant, il est comme un sas à travers lequel les réactions d’autrui sont assimilées par la personne. Nous portons en nous les traces de nos parents et de toute personne qui a compté pour nous. Nous portons en nous les jugements, réactions d’autrui pour nous y référer même en leur absence, non seulement pour voir comment les choses se font sans devoir à chaque instant « réinventer la roue » mais aussi pour assimiler les règles culturelles ou éthiques qui régissent la vie en société. L’état du moi Parent est donc le réceptacle des règles et valeurs, des interdits, des idéaux.

« Quelle image il va avoir de moi ! Je lui ai répondu comme mon père, qui m’a inculqué que le travail passe avant tout. »
Le spot est orienté vers l’autre et puis vers une dimension plus sociale.

Enfin, l’état du moi Adulte a pour fonction d’organiser la dimension de notre expérience qui nous apparaît comme indépendante aussi bien de notre vécu subjectif que des réactions d’autrui ; il nous ouvre l’accès à une vision panoramique ou une position « méta » et est sensible à la manière dont la réalité fonctionne. Ce qui veut dire qu’il nous met face à la réalité, nous invite à une certaine lucidité, à accepter que nos désirs ne sont pas toujours réalisables, que les directives provenant de notre état du moi Parent sont parfois trop dures, paradoxales ou irréalisables. Il sert de garde-fou des aspirations aveugles de l’Enfant et des exigences radicales du Parent.

« Qu’est-ce qui m’a pris ? Pourquoi lui ai-je répondu de cette manière ? Est-ce que sa demande était exagérée ? »
Le spot a une ouverture plus large, il englobe les autres et moi et l’environnement.

Chaque état du moi nous offre donc une représentation partielle : nous avons besoin des trois pour avoir une vue exacte de l’expérience vécue.

Les relations entre états du moi

  • L’idéal est que les trois fonctionnent la main dans la main, comme les mousquetaires ! Dans ces situations, nous nous sentons en paix, alignés, créatifs.
  • Ils peuvent faire cavalier seul, agir pour leur propre compte, chacun ignorant l’autre, ce qui crée une situation chaotique et probablement pathologique. Berne raconte l’histoire d’une jeune mariée à qui on demande comment marche son mariage. « Mon-mari-age-est par-fait » répond-elle cérémonieusement tout en saisissant son alliance entre le pouce et l’index et en balançant son pied droit. Quelqu’un lui dit alors : « c’est ce que vous dites, mais que raconte votre pied ? » et la jeune femme baisse le regard avec étonnement sur son pied. Il lui faudra un temps avant d’avouer que son mari boit et la bat. L’état du moi qui occupe le devant de la scène est le Parent (cette femme a répondu automatiquement, sur un ton guindé qu’emprunte souvent sa mère). L’état du moi Enfant est sans doute présent dans le battement du pied mais n’est pas "connecté", c’est-à-dire qu’elle ne sent pas sa détresse au moment où elle répond à la question.
  • Mais ils peuvent aussi se tirer dans les pattes : l’un cherchant à dominer l’autre ou à l’empêcher d’agir.Le combat a généralement lieu entre l’état du moi Parent et l’état du moi Enfant : soit il y a prise de pouvoir d’un des deux et le plus fort gagne et décide mais jusqu’à quand ? Soit les deux s’opposent et se bloquent réciproquement. Nous sommes dans une impasse en terme d’A.T. J’illustre par un cas ce type d’impasse.

Exemple de cas

Anna (35 ans, célibataire) est en conflit permanent dans sa tête. Elle en veut à ses parents de ne pas reconnaître tout ce qu’elle a fait pour eux et pour la famille.

Aînée de trois enfants, son père est tombé gravement malade quand elle était au début de sa première année d’université. Sa mère a désinvesti le foyer pour s’occuper de son mari et Anna a arrêté ses études car elle n’en sortait plus vu le temps qu’elle passait à s’occuper du ménage et de ses deux soeurs.

Bien que ses parents saluent la serviabilité de leur fille aînée, ils semblent considérer comme normal qu’elle ait pris ce rôle.

Ajoutons à cela que la soeur du milieu a fait une grosse crise d’adolescence à l’époque de l’hospitalisation du père et que Anna a tenté de cadrer sa soeur tout en « coachant » sa mère qui réagissait de manière rigide.

Quand Anna commence sa thérapie avec moi, sa demande est de retrouver des rapports harmonieux avec ses parents. Les relations sont tendues, on parle de la pluie et du beau temps et malgré cela, Anna s’oblige à rendre visite à ses parents tous les week-ends. Elle voudrait que je lui enseigne des « trucs » comme elle dit pour amorcer un dialogue avec eux et dire sa colère d’une manière entendable.

Je perçois qu’ Anna est dans une impasse : d’un côté elle aimerait exprimer les motifs de sa colère (Enfant) ; de l’autre elle s’interdit toute expression de colère (Parent). Je pense qu’il est plus adéquat de lever cette impasse plutôt que de travailler sur la zone relationnelle.

Une fois qu’elle a pris conscience de ce tiraillement à l’intérieur d’elle, je lui demande si elle sait pourquoi elle s’interdit à ce point toute expression de colère. Un souvenir lui revient : elle a 12 ans et elle exprime un motif de colère à sa mère, calmement mais avec force. Cette dernière s’effondre en larmes et dit à sa fille : « toi et tes soeurs, vous êtes toute ma vie ». Anna se sent coupable d’avoir fait du mal à sa mère, elle s’avance vers elle et la sert dans ses bras.

On voit ici se manifester une strate plus ancienne des états du moi : dans l’Enfant, Anna se sent coupable de son agressivité. Dans le Parent, elle enregistre la réaction de sa mère « blessée » qui lui montre que la colère est inacceptable. Avec son Adulte, elle décide de ne plus exprimer de colère.
Le problème est que ça gronde à l’intérieur et quand la pression interne devient trop forte, Anna ne trouve qu’une issue, la fuite ou l’évitement. C’est ainsi qu’elle a rompu avec de nombreux amis dont elle dit elle-même qu’ils ne savent pas pourquoi.

Pour aider Anna à s’affirmer face à l’autre, à mettre des limites à sa serviabilité, il ne suffira pas de lui apprendre des technique de résolution de conflit. La priorité sera de l’aider à desserrer l’étau interdicteur de son état du moi Parent afin quelle se donne des limites plus adaptées ou la permission de dire son désaccord et qu’elle acquiert la conviction que l’autre y survivra.