L’agressivité, pas forcément pour le pire (volet 3)

Pour des tas de raisons, nous pouvons avoir appris à ne pas exprimer une agressivité saine. Nous l’avons si bien refoulée que nous n’avons même pas toujours conscience des chemins qu’elle emprunte pour se manifester quand même, à notre insu.

Reconnaître ses formes plus subtiles, plus masquées, plus passives est un fameux atout pour éviter l’énervement et l’escalade. En effet, face à l’irritation du conjoint, collègue ou client, la personne qui utilise ce moyen de défense passive-agressive va faire preuve d’encore plus de résistance indirecte.

Comment prendre du recul par rapport à ces mécanismes de défense passive-agressive ?

Les différents visages de l’agressivité passive

Pas toujours facile à repérer quand elle prend des formes sociales, tels que l’inertie, l’oubli, les retards, la procrastination. Ces comportements ont en commun qu’ils ne semblent pas agressifs vu de l’extérieur. En réalité, ils sont souvent vecteurs d’une agressivité qui refuse de se dire, qui n’est pas toujours consciente :

  • Dans l’entreprise, elle peut se manifester sous forme d’oublis répétés, de retards inexpliqués, de rétention d’information, etc.
  • Dans les couples, elle s’exprime de façon variée, par exemple par l’inertie d’un partenaire lorsqu’il s’agit de réaliser une tâche qui lui incombe, l’oubli du jour de l’anniversaire, la non prise en compte d’une demande réaliste du conjoint, ...
  • Dans la relation d’aide, elle s’exprime par la transgression du cadre : oublier une séance, ne pas prévenir en cas d’absence, refuser de payer une séance due mais aussi par la mise en doute des compétences de l’aidant. Comme ce patient qui après plusieurs mois de thérapie, me disait qu’au début il était venu me voir parce qu’il restait passif dans sa recherche de boulot et qu’il se rendait compte que ça bloquait à plein d’autres endroits (niveau caché du discours : je vais moins bien qu’au début, je vous le dis et maintenant vous faites quoi avec ça ?).
  • Il arrive aussi à l’aidant d’oublier un rendez-vous avec son client/patient. Il est toujours intéressant de s’interroger sur la signification d’un tel oubli. Certains clients peuvent nous pousser à nous engager dans une joute intellectuelle ou d’argumentation, réveillant ainsi notre besoin de dominer, notre désir d’être roi ou reine dans notre lieu de consultation.

Le jeu de fléchettes de Xavier et Agnès

Xavier est formateur, il anime un groupe continu de 12 journées réparties sur un an. Pour le bon fonctionnement du groupe, il a instauré quelques règles dont celle de la ponctualité.

Agnès, une des participantes, arrive en retard à la deuxième journée. Elle s’excuse, elle a perdu du temps à rouler derrière un tracteur. Le formateur ne lui fait aucune remarque. La journée suivante, Agnès est à nouveau en retard. Cette fois, Xavier lui rappelle la règle, d’un ton sec et autoritaire. Agnès s’excuse.

Plus tard dans la journée, à un moment de pause, Agnès tient dans les mains une boîte de biscuits. Xavier s’avance pour en choisir un et Agnès lui empêche l’accès à la boîte en lui disant, sur le ton de l’humour : « tu en as assez mangé pour aujourd’hui, ce n’est pas bon pour ce que tu as »

Les dessous du jeu : hypothèses

Arriver en retard est un moyen pour Agnès de ne pas se soumettre à la règle de ponctualité qu’elle a pourtant acceptée.

Xavier ne réagit pas tout de suite : a-t-il accumulé de l’énervement, de la tension, de la peur de voir son autorité bafouée ? Car quand il réagit, il le fait avec domination.

On peut aussi observer que, suite à la remarque du formateur, Agnès se tient à carreau jusqu’au moment de la pause. Elle a inhibé son agressivité pour ensuite, sous couvert de l’humour, envoyer balader Xavier.

Touché !

Si je suis touché par une flèche, je vais réagir de trois manières possibles :

  • en agressant mon interlocuteur, stratégie efficace à court terme mais risquée ;
  • en fuyant mais ça ne règle pas le problème ;
  • ou en inhibant, ce qui crée une tension d’attente, un peu comme le hérisson qui s’arrête au milieu du jardin lorsqu’on s’approche de trop près. Cette attente en tension génère de l’angoisse et plus elle est importante, plus elle va influencer l’intensité de l’agressivité qui va se dégager : on devient une casserole à pression ou une petite bombe prête à exploser. Ce qui veut dire que l’agressivité peut se retourner contre soi (comportements autodestructeurs).

Comment éviter les flèches ?

Si nous prenons conscience de ces mouvements agressifs, il nous est alors possible de prendre distance. Ainsi plutôt que réagir, nous pouvons avant d’agir, continuer à penser. Si le formateur avait perçu la part d’agressivité contenue dans les retards d’Agnès, comme s’y serait-il pris pour lui en parler ?

L’agressivité peut être feutrée, cela la rend moins identifiable. Elle vient alors nous percuter sans bruit : nous ne voyons pas arriver la flèche et nous avons tendance à réagir. Si nous n’entendons pas le son émis par la flèche, la conscience n’est pas au rendez-vous.